RAP WARS
RIMES GROS CALIBRE
Depuis ses origines, le rap s'est construit sur le défi, l'agression verbale. Aujourd'hui, la nécessité de pousser les ventes et l'impérative reconnaissance médiatique sans lesquelles un artiste stagne au fond de l'underground poussent les B-boys à la surenchère. Les rivalités s'intensifient comme le blindage d'une bastos. Snoop Dogg contre Suge Knight, DMX contre Ja Rule, Nas contre Jaÿ-z :Décodage du dérapage verbal dans le RAP AMÉRICAIN.
Dans le rap, la confrontation, le défi verbal, est une forme naturelle. L'essence de cette musique ne s'est-elle pas forgée sur fond de battles affirmant la force, l'authenticité ou la crédibilité d'un artiste ou d'un groupe ? Dans la presse à scandale ou les sites Internet hip hop, monter une querelle personnelle en épingle est devenu monnaie courante. Un phénomène si habituel que l'on se demande si cela fait partie de la promotion d'un artiste. Eminem, Eve , Ja Rule, Busta Rhymes, Nelly, Lil'Kim, Foxy Brown, Jermaine Dupri, Timbaland, 50 Cent, Snoop Dogg, Dr Dre, DMX ou Benzino… La liste est longue. Le film 8 Mile, qui met en scène des compétitions de rimes, en est une autre preuve. Si naguère avoir des propos explicites ou misogynes valait son pesant d'or lors de la signature du contrat, la donne semble avoir évolué. Si un nouvel artiste est prêt à insulter le rapper à la mode, le voilà mis sur orbite. « Au départ c'est un gimmick qui servait à prouver l'authenticité et la force d'un rapper. Mais sans contrôle, c'est devenu plus que cela. Ce jeu s'est transformé en une machine à augmenter les ventes de disques », analyse Cathy Scott, journaliste et auteur des livres The Killing of Tupac Shakur et The Murder of Biggie Smalls.
PROFIT
Dans cette vendetta rapologique, les maisons de disques ne sont pas à plaindre. Pour la période 2001 – 2002, les deux rappers new-yorkais Nas et Jaÿ-Z se sont placés en tête des charts depuis leurs grandes embrouilles très médiatisées. Mieux encore : Nas, dont les ventes commençaient à stagner, a pu rebondir grâce à cette Battle et rétablir ainsi son statut de superstar. « Stillmatic » s'est vendu à plus de deux millions d'exemplaires aux USA. Et ce n'est pas Columbia qui va nous contredire. L'affaire est encore plus flagrante chez Universal, détenteur du label Def Jam, une structure qui en matière de rap est au premier plan. Les artistes de la même maison se lancent dans une guerre de mots. DMX et Ja Rule, deux de leurs artistes majeurs, se livrent depuis fin 2002 à de multiples frasques dans la presse. Dans tous les cas, le gagnant s'appelle Def Jam. Si un « beef » ( une embrouille en argot américain) est le prix à payer pour rester en tête des charts, cette direction est légitime aux yeux des labels. D'autant plus qu'avec un marché du disque qui n'est pas au meilleur de sa forme, toutes les armes pour gonfler les ventes sont les bienvenues. Mais il y a quand même un bémol. Benzino, un rapper de Boston qui a comparé Eminem à Hitler, accuse un flop. Seulement un peu plus de 14'000 ventes la première semaine se sortie de son album « Redemption », 60 fois moins que 50 Cent.
Pour ses détracteurs dans cinq ans il sera disque d'or. Pour DJ Kay Slay, « il ne s'agit pas à proprement dit d'une bataille ». S'il est un lieu où ces querelles se diffusent, c'est bien sûr les mixtapes.
Un milieu où les DJs les plus reconnus ne ratent pas l'occasion de diffuser une exclusivité. Et quand celle-ci devient aussi un outil marketing, c'est la réputation du DJ qui se joue. Dans cet exercice, les plus célèbres as des platines se nomment DJ Clue, DJ Kay Slay ou DJ Whoo Kid. Les freestyles d'insultes deviennent des marques de fabrique. « Les mixtapes sont énormes pour la promotion de l'artiste mais aussi pour la renommée des DJs », explique DJ Kay Slay. « L'originalité, c'est d'avoir ce que les gens attendent avant tout le monde. Quand on vous annonce que Jaÿ-Z est gagnant contre Nas, vous devez avoir une réponse pour changer la politique », ajout-il. Il faut dire que Kay Slay de son côté ne se cache pas d'être pro-Nas. DJ Whoo Kid, quant à lui il vient de sortir deux compilations sur Full Clip Records. Il est aussi le DJ officiel de 50 Cent. Comme ses compères Clue ou Kay Slay, il a cru depuis plus d'un an en la dernière star du rap hardcore, 50 Cent. Qui se trouve être le rapper le plus entendu sur les mixtapes en 2002. Mais si les mixtapes créent le buzz par les rivalités, cette rentabilité donne des idées. Profitant de l'effet 8 Mile, MTV a créé une nouvelle émission, MTV Battle. Un divertissement qui s'appuie sur des batailles microphoniques. Le même genre de show qui a fait la réputation de Lyricist Lounge, cette « scène ouverte » du Rap et du Freestyle.
Voilà qui prouve que cette vague est synonyme d'argent. Pour en arriver à ce point, il aura fallu une surmédiatisation de toutes les querelles. Benzino contre Eminem à la fin de l'année 2002 a beaucoup fait parler. Benzino, copropriétaire du magazine hip hop The Source, rapper originaire de Boston, se lance dans une guerre contre Eminem. Sans oublier celle à laquelle se livrent Snoop Dogg et Suge Knight. Enfin immortalisée dans le dernier album « Paid Tha Cost To Be Da Boss » de Snoop Dogg sur le titre Pimp Slap'd. Le succès provoque des jalousies : Nelly et Eminem, les deux rappers les plus ciblés, sont aussi les plus vendeurs.
LE COÛT DU SUCCÈS
Pourtant, les opinions divergent. Comment expliquer cette prolifération de batailles? « Il y a beaucoup d'intérêt dans le rap aujourd'hui. L'argent est en ligne de mire. Il provoque envie et jalousie. Je pense que c'est simplement la vie. Les rivalités sont le fruit d'un style de vie dans la rue. Et comme dans le rap beaucoup viennent du ghetto, on retrouve un peu de cela dans cet univers », explique DJ Kay Slay. Les histoires d'ego se succèdent à tour de rôle.
Pour la gent féminine, il y a des précédents : dans les années 80, on a eu droit aux sagas de MC Lyte contre Antoinette, Roxanne Shante contre Real Roxanne ou encore Roxanne Shante contre Salt N'Pepa.
Aujourd'hui, chez les femmes, les fers de lance se nomme Eve, Lil'Kim ou Foxy Brown. Ces deux dernières années, la rappeuse numéro un est Eve. En juillet 2002, elle nous disait : « Je ne peux rendre hommage à des artistes comme Lil'Kim ou Foxy Brown » Peut-être s'était-elle un peu vite avancée. Victime des deux rappeuses de Brooklyn, Eve en prend de tous les côtés. Ainsi retrouve-t-on, sur Hot 97 FM ou sur les mixtapes de DJ Whoo Kid et Kay Slay, Foxy Brown en train d'insulter la « pitbull en jupe ». Quant à Lil'Kim, elle réserve sur son dernier album « La Bella Mafia », un titre à Eve intitulé / Came Back For You. Dans une interview accordée à la radio new-yorkaise Hot 97 en décembre 2002, Eve a répondu à toutes ses allégations. « Je n'ai pas vu Foxy Brown depuis au moins deux ans. Je suis en vacances, je m'en fous de Foxy Brown. Je suis moi-même et je ne joue pas de rôle comme elle. Qu'est-ce qu'elle voit dans le miroir ? Eve est Eve, mon vrai nom. Foxy Brown joue un rôle », rétorque Eve. Def Jam a annoncé le retour de Foxy Brown pour 2003. Finalement, la voilà déjà en promo.
Ja Rule, un des recordmen des ventes en 2002, n'est pas épargné. Transporté dans une guerre de crédibilité de rue, 50 Cent balance un hit, Wanksta, contre la tête d'affiche du Murder Inc. Le rap est devenu un champ de bataille pour lancer le buzz et faire sa promotion. Tout le monde se brouille à tour de rôle. Attention à ne pas dépasser les limites. Le passé nous a prouvé que les conséquences pouvaient être désastreuses. « Le hip hop est comme une vielle équipe de football américain qui essaye toutes les tactiques pour avancer et gagner. Ici ce sont les battles. Je pense que cela fait partie de la nature », analyse dream Hampton, ancien journaliste de The Source et de Rap Pages.
DÉRIVE
« Pour Tupac, les rivalités n'étaient pas seulement un outil marketing. Ses querelles avec Biggie, il y croyait vraiment parce que c'était personnel », lance dream Hampton.« Par contre, toutes ses embrouilles contre Mobb Deep, Jaÿ-Z ou Nas sont purement une astuce commerciale », rajoute-t-elle. Après la mort de Tupac et Biggie, les épisodes East Coast contre West Coast, les rivalités entre Bad Boy et Death Row, on pensait ne plus revenir à de telles embrouilles. Pourtant, si critiquer et dénoncer sont aussi des valeurs du hip hop, cela peut dans certains cas poser de sérieux problèmes. Le rapper 50 Cent a déjà failli y laisser sa peau. En 2002, il sort son titre How To Rob dans lequel il ironise et dépeint la vraie personnalité de certains rappers, annonçant qu'il va venir les braquer. Si le morceau avait pour vocation d'amuser les foules, en réalité très peu d'artistes dans le milieu ont compris son humour. Et les réponses se sont fait sentir. 50 Cent sera touché à neuf reprises. C'est comme si l'âme de Tupac revivait, disent certains. 50 Cent, lui, s'en sortira. Le nouveau protégé d'Eminem l'a échappé belle. Eminem quant à lui n'en finit pas d'être au centre de la polémique. Comme 2Pac, Slim Shady est une superstar du rap et un talentueux acteur. Son rôle dans 8 Mile l'a un peu plus propulsé au sommet. À tel point que certains n'hésitent plus à le comparer au roi des thugs.
«
Eminem est sans aucun doute l'artiste qui se rapproche le plus de 2Pac. Il vient de la rue. Il est plutôt bon acteur. Il a l'image et l'attitude qui font de lui une cible. Il provoque la colère et pourrait être la prochaine victime », déclare Cathy Scott. D'autre sont plus nuancés. «
Eminem n'est pas le nouveau Tupac. C'est le nouvel Elvis », souligne dream Hampton. «
Tupac était beaucoup trop politique et conscient », affirme Marnie Hazelton de
www.bringthenoise.com.
GUERRE DANS LES KIOSQUES
Comme si cela ne suffisait pas, maintenant les deux plus grands magazines de hip hop US (The Source et XXL) se livrent une guerre sans merci. « Tout cela c'est du buisness. Dans The Source on entend que quelqu'un s'est fait insulter : Eminem. Le mois suivant, son concurrent XXL nous sort un interview de couverture avec Eminem, 50 Cent et Dr Dre. Tout cela est fait pour que les gens achètent les deux magazines », lance DJ Design du groupe californien Foreign Legion. Elliott Wilson, rédacteur en chef de XXL, a décliné notre demande d'interview. On nous a fait comprendre qu'il n'était pas dans leur intérêt de parler de cette querelle qu'ils entretiennent avec The Source. Petit rappel des faits : les deux magazines se canardent à coup de petite phrases et boutades par éditos interposés. Rien de bien cinglant jusqu'à ce qu'en février 2003, The Source propose un poster. Et quel poster. Il alimente de plus en plus la guerre de mots entre les deux magazines. Un cartoon avec le rédacteur en chef de XXL décapité par un malabar portant un T-shirt The Source. La phrase qui l'illustre est tout aussi explicite : Respecte l'architecte. On peut lire XXS au lieu de XXL. Tout pour humilier ! l'ennemi. « Le hip hop est basé sur les compétitions, par conséquent je suis hip hop », déclarait Elliott Wilson (de The Source) au New York Times. L'issu des rivalités n'a qu'une seule quête : le pouvoir. Comment rester au sommet, comment connaître la gloire ? Même les meurtres déjà lointains de Tupac (7ans) ou de Biggie (6ans et Demi) ne changeront pas cette maladie. Il est bien loin, le temps des battles du genre LL Cool J vs Kool Moe Dee, MC Shan vs KRS-One ou encore Juice Crew contre BDP, des battles qui respectaient l'esprit de la musique et n'étaient pas dictés par le seul profit financier. En ce temps de libéralisme sauvage, le nouveau slogan du hip hop pourraient être « peace, unity, love…and money ».
QUELQUES « DISS SONGS » FAMEUX
Boggie Down Productions « The Bridge Is Over » (1985)
Tim Dog « Fuck Compton » (1991
Ice Cube « No Vaseline » (1992)
Eazy-E, BG Knoc Out & Dresta « Real Motherfuckin G's » (1994)
2Pac « Hit'Em Up » (1996)
Jaÿ-Z « Takeover » (2001)
Nas « Ether » (2001)
Snoop Dogg « Pimp Slap'd » (2002)
50 Cent « Wanksta » (2002)
Benzino « Pull Your Skirt Up » (2003)
EMINEM CONTRE BENZINO
Eminem traité d' « Hitler du rap », de David Duck, de Vanilla Ice 2003. Les propos tenus sont forts. Benzino, rapper de Boston, ancien membre des groupes Almighty RSO et Made Men, s'insurge contre Slim Shady sur « Die Another Day ». Il remet en cause l'impact d'Eminem dans le rap et se propose comme sauveur du rap. « Je suis le Malcolm X, le Martin Luther King du rap », affirme-t-il. Seulement comment se fait-il que ces allégations arrivent deux mois avant la sortie de son album solo « Redemption » chez Elektra ? Coup de pub ? Évidemment. Dommage pour Bozo Benzino : pas d'influence sur les ventes, ou alors une influence négative. Vu qu'il est copropriétaire du magazine The Source, les détracteurs pensent qu'il y use de son influence (ce qu'il nie, bien sûr). « Si vous ne faites pas de morceau avec Benzino, on parle de vous dans le magazine », entend-on. Néanmoins cette guerre de mots entraîne aussi le magazine The Source contre Eminem. Un poster dans le magazine de février 2003 montre papa Benz' avec dans sa main la tête sanglante d'Eminem et un bout de sa colonne vertébrale. Pour Eminem, « Mo'Money Mo Problems », comme disait Biggie. Et pendant ce temps, personne n'a jamais écouté l'album de Benzino…
http://myspace.com/93ekip2tare